L'Évangile selon Claudia

 

L’Évangile selon Claudia

 

 

J’avoue bien franchement avoir été déçu du roman d’Éric-Emmanuel Schmitt, L’Évangile selon Pilate.[1] Je l’avais lu, il y a de ça une douzaine d’années, et j’étais alors resté perplexe, sans trop me demander ce qui faisait au juste problème. Une relecture récente m’a permis de comprendre là où le bas blesse. Voyons voir.


D’abord le titre. En quoi au juste le roman mérite-t-il le nom d’évangile ? En d’autres termes, quelle bonne nouvelle aurait donc annoncé Pontius Pilatus au sujet de Jésus, procureur de Judée sous Tibère de 26 à 36 ? Pilate, personnage archi-connu des Évangiles, est celui qui participa au procès de Jésus. Reconnaissant l’innocence de Jésus, le procureur livra tout de même Jésus au supplice de la croix, sans doute pour éviter tout risque d’émeute du peuple qui scandait sa mort. Pour marquer son refus de toute responsabilité dans cette affaire, Pilate fit le geste resté célèbre de se laver les mains. (Matthieu 27,24)

Bien avant la fameuse série américaine The Chosen, Schmitt a le souci de mettre bien en chair les personnages des Évangiles, Pilate en tout particulier. Même à ce compte, il reste difficile de dire ce en quoi aurait consisté « l’évangile » de Pilate. À mon sens, il ne s’agit que d’un maquillage destiné à attirer l’attention du lecteur. Il ne jamais oublier, par ailleurs, que le domaine du roman respire à la vraisemblance, et non à la vérité. À cet égard, il ne faut pas s’étonner si la vérité fasse sérieusement défaut. Bien sûr, il s'agit d'une œuvre littéraire et non d'un traité de philosophie. On doit donc s'attendre à des points de philosophie escamotés ou qui tournent rapidement les coins ronds.

L’Exégèse chrétienne nous apprend que le critère fondamental qui a présidé au choix des quatre évangiles (ceux de Matthieu, Marc, Luc et Jean), par la tradition chrétienne, est que chacun de ces textes pose comme événement central de la foi chrétienne la mort et la résurrection de Jésus. Or, le Pilate de Schmitt ne croit pas un seul instant que Jésus soit ressuscité. Et le roman se termine sur la même conviction, de sorte que Pilate se voit désormais confronté non plus à un problème mais à un mystère car sa résolution semble échapper à tout traitement rationel. Le pauvre romain accepte alors de prendre le chemin vers la Galilée car tous les adeptes de Jésus ressuscité s’y rendent puisque Jésus leur a dit qu’il les attendait là-bas.

La détermination du procureur romain d’en avoir le cœur net est si prégnante qu’il décide d’entreprendre cet ultime parcours. Le devoir de vérité l’y oblige.

Il faut aussi mentionner à ce sujet que l’amour qui unit Pilate à son épouse, Claudia Procula, constitue un facteur non moins déterminant dans son extravagante quête de rationalité le conduisant jusqu’au tréfonds de la Judée. Claudia, de son côté, croit fermement en ce Jésus thérapeute lequel, un jour, l’a guéri de ses intraitables hémorragies. Contrairement à son époux, Claudia croit fermement que Jésus est ressuscité. C’est pourquoi elle prit seule le chemin de la Galilée pour y rencontrer le thérapeute ressuscité. Nous reviendrons sur la puissance de l’amour unissant Pilate à Claudia car c’est ce en quoi consiste L’Évangile de Pilate.

Toujours selon Schmitt, il n’y a qu’un élément qui rapproche Pilate et Jésus : c’est leur profession de foi en la vérité. L’ « évangile » de Pilate c’est, pourrions-nous dire, celui de la vérité – disons mieux, l’évangile de la vérité se dégradant, il est vrai, en mystère insondable.

Schmitt fait dire à Jésus : « Je suis venu en Palestine pour parler de vérité. Tout homme qui s’intéresse à la vérité écoute mes paroles. » (p. 233) On comprend que pour le bon romain qu’est Pilate, ayant reçu, comme il se doit, une éducation supérieure à la philosophie grecque, s’intéresse vivement à la vérité. L’extravagante enquête policière que déploie Pilate vise à réfuter ce qu’affirment les disciples de Jésus, à savoir que celui-ci est ressuscité. Par conséquent, pour Pilate, la vérité existe, entre autres celle concernant Jésus, et il convient seulement de l’établir devant le tribunal des faits.

Pour Jésus, la vérité ne se réduit pas qu’aux faits. Dans l’évangile de Jean, Jésus dit de lui-même qu’il est « le chemin, la vérité et la vie » (14, 6). Ici, on le constate, la vérité s’identifie à une personne. Elle n’est pas un simple état de fait se trouvant dans la réalité. Nous y reviendrons.

Schmitt complique toutefois les choses en disant que Pilate, « en bon romain formé au scepticisme grec » (p. 233), ne croit pas en la vérité (ni en la fausseté). Notons ici  un malheureux glissement : d’un homme qui croit en la vérité, ainsi qu’à la méthode pour y parvenir, Pilate devient un sceptique.

En fait, Pilate, toujours selon Schmitt, serait moins un sceptique qu’un relativiste. Je cite : « Toute vérité n’est que la vérité de celui qui la dit. Il y a autant de vérités que d’individus. » (p. 233) Pilate serait moins le disciple de Pyrrhon d’Élée, le fondateur du scepticisme grec, que le disciple de Protagoras d’Abdère, le sophiste grec professant le relativisme.

Franchement, on y perd son latin – ou son grec ! D’autant que Schmitt écrit ailleurs[2] :

Pilate, malgré sa rudesse, sa rusticité, est un héros philosophique. Il veut sauver la rationalité et ne se sert que de sa raison. Spontanément, il applique les préceptes que Descartes exposera dans le Discours de lal méthode : face à un problème, tester une hypothèse jusqu’à ce qu’elle s’effondre, vaincue, démentie par le réel.

Pilate prend ici les traits de Descartes, ce philosophe, père de la philosophie moderne, qui ne jure que par la raison. Alors, on se demande bien : qui est donc Pilate ? Un sceptique ? Un relativiste ? Ou bien alors un rationaliste cartésien ?

Il est fort dommage qu’Éric-Emmanuel Schmitt, ex-professeur de philosophie, confonde ces diverses positions touchant la vérité.

Autre point touchant le relativisme de Pilate . Ce  relativisme concernant la vérité se trouve déterminé par le pouvoir et la force : celui qui détient la vérité détient par le fait même le pouvoir. Dans l’arène public, s’affrontent diverses « vérités » - ou, comme on se plait à dire aujourd’hui, divers « narratifs ». Celle qui est retenue est celle qui s’impose par la force, le pouvoir. Je cite encore Schmitt :

Seule la force impose une vérité avec ses armes ; par le glaive, par le combat, par le meurtre, par la torture, par le chantage, par la peur, par le calcul des intérêts, elle oblige les esprits à s’entendre provisoirement sur une doctrine. La vérité au singulier, c’est une victoire, c’est la défaite des autres, au mieux un armistice. (p. 233-234)

S’il y a une chose qui fit démordre Pilate de sa conception de la vérité en tant qu’exercice du pouvoir, c’est bien l’affaire-Jésus qui lui échappe systématiquement. Je cite : « Voilà comment le Juif [Jésus] avait transformé ma question sur la vérité. Qu’est-ce qui mérite qu’on se batte ? Qu’on meure ? Qu’on vive ? Qu’est-ce qui vaut vraiment ? » Bref, partant d’une question de fait (impliquant l’exercice du pouvoir), Pilate en vint à se demander : qu’est-ce que cela vaut ? Fait et valeur se trouvent donc impliqués dans la vérité. Un fait ne serait pas forcément neutre eu égard à la valeur.

Pilate et Claudia Procula (l’épouse du procureur) s’aiment tendrement. Ce n’est pas la force physique qui les lie d’amour, sinon l’amour lui-même qu’ils éprouvent intensément. Une force spirituelle les unit leur permettant de se donner librement l’un à l’autre. Cette force est l’amour [agapè en grec] qui s’impose à eux en toute liberté. Ils s’émerveillent de la chose. Ce point n’est pas du tout anodin.

Voilà bien, à mon humble avis, ce qui constitue l’essentiel de L’Évangile selon Pilate : l’amour constitue la vérité suprême. Claudia l’a expérimenté par sa rencontre avec Jésus qui l’a guéri. Elle sait que Jésus est mort et ressuscité par amour pour nous. Pas Pilate qui, comme le disciple Thomas, ne peut croire sans avoir vu. Comme dit l’évangéliste Jean : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » (20, 29) Or, seul un tout petit nombre ont eu la grâce de voir Jésus ressuscité. Mais la résurrection ne concerne pas seulement l’après-vie. Car la résurrection est déjà à l’œuvre dans cette vie-ci. Dans nos petites morts qui jalonnent notre quotidien : dans nos maladies, nos épreuves, nos croix de tous les jours. Pilate lui-même est frappé par l’épreuve, celle de la vérité qui n’aboutit pas, qu’il n’arrive pas à confirmer malgré tous les soins qu’il y met.

Nous tenons là, à mon avis, le point délicat qui pose problème dans L’Évangile de Pilate. Il aurait fallu montrer que, ne parvenant à voir effectivement Jésus ressuscité, Pilate, en entreprenant sa marche vers Galilée avec tous les autres, dont sa chère épouse, cesse de vouloir voir à tout prix Jésus et le reconnaisse comme agissant en lui afin de le guérir de sa « cécité » spirituelle.

Comme le dit saint Augustin après sa conversion, il cherchait Dieu comme étant au-dehors de lui, alors que Dieu était au-dedans de lui, au plus intime de lui-même. (voir Les confessions X, XVII). Pilate cherche la vérité comme étant au-dehors de lui ; il ne comprend pas qu’elle ne peut être qu’au-dedans de lui, au plus intime de lui-même. Claudia a compris cette « vérité » fondamentale. Car il s’agit bien de l’une de ces vérités qui ne se trouvent pas au-dehors de nous, mais en nous, dans notre Être profond, là où nous sommes en relation avec Dieu comme personne (en trois personnes). En effet, si Jésus Christ est Dieu, Il est Vérité, le Verbe, le Logo. Comme l’écrit encore saint Augustin :

Vous étiez avec moi et je n’étais pas avec vous. Ce qui loin de vous me retenait, c’étaient ces choses qui ne seraient pas, si elles n’étaient en vous. Vous m’avez appelé, vous avez crié, et vous êtes venu à bout de ma surdité ; vous avez étincelé, et votre splendeur a mis en fuite ma cécité ; vous avez répandu votre parfum, je l’ai respiré et e soupire après vous ; je vous ai goûtée et j’ai faim et soif de vous ; vous m’avez touché, et je brûle du désir de votre paix.[3]

Voilà ce qu’il aurait fallu développer, à savoir la conversion de Pilate qui cesse de chercher au-dehors la vérité pour la trouver au-dedans de lui-même. Tel quel, le roman de Schmitt devrait plutôt s’intituler L’Évangile selon Claudia. Car c’est bien son épouse, que Pilate aime intensément et s’en émerveille, qui se trouve en mesure d’initier son époux à la foi en Jésus Christ ressuscité.



[1] Paru chez Albin Michel en 2000; paru en Livre de Poche en 2005. Je me réfère à cette dernière édition.

[2] Dans Le journal d’un roman volé faisant suite à L’Évangile de Pilate, p. 263. Je souligne.

[3] Saint Augustin, Les confessions, Paris, Garnier Flammarion, 1964, p. 229-230.

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