L' ''écharde dans la chair'' de Nelly Gillant

 


 

C’est avec un vif intérêt que j’ai parcouru l’autobiographie spirituelle - épique ! - de Nelly Gillant, Vers toi reviendrons les égarés.[1] Fleur passionnée du New Age, ardente amante de la Vérité et de l’Absolu, la Québécoise, d’origine française, aura traqué sous toutes ses étiquettes la toute-puissance divine pour aboutir en bout de piste dans l’Église catholique. Comme nos parents primitifs, Adam et Ève, qui, dans le Jardin d’Eden, furent séduits par le Malin, Nelly dut parcourir un chemin sinueux et douloureux, conduite par le Malin, pour finalement reconnaître que seul Jésus le Christ sauve les âmes égarées.

Le Serpent tentateur et trompeur, enroulé dans l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, dit au premier parent de l’humanité :  « … le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux… » (Genèse 3, 5) Être tout-puissant, devenir l’égal de Dieu, voilà le fameux « péché originel ». Il est de tous les âges, de tous les temps. Nelly Gillant croyant faire le bien à l’aide de ses techniques spirituelles, s’enfonça dans les ténèbres du mal.

Aujourd’hui comme hier, le Malin enroule ses tentacules acérés dans le Nouvel Âge. La sécularisation des sociétés modernes n’a toutefois pas évacué totalement le besoin irrésistible de Dieu. Loin de là. L’inconscient collectif de l’humanité enregistre depuis des millénaires l’archétype de la Toute-Puissance, du Tout-Autre, l’archétype du divin. Même si la « mort de Dieu » est proclamé partout, l’archétype du Tout-Puissant, lui, raisonne encore au-dedans de nous. Il claironna fort chez l’adepte du Nouvel Âge que fut Nelly. Si les religions traditionnelles paraissent caduques, reste une béance, un vide au plan spirituel. Les nouvelles religions veulent remplir ce creux de la Toute-Puissance. L’autobiographie de Nelly Gillant en témoigne. La rationalité technique ambiante est ordonnée aux nouvelles religions. En effet, celles-ci se présentent comme des techniques, de puissants outils spirituels, visant à remplir le creux laisser vacant de la Toute-Puissance divine.

La soif spirituelle de Nelly Gillant est intense. À 19 ans, quittant sa terre natale, la Française partit pour la Guadeloupe. Elle y découvre la secte japonaise « Mahikari ». Elle écrit :

Transmettre par les mains une énergie qui permette de guérir toutes sortes de maux, n’est-ce pas ce que m’avait prédit le médium que j’étais allée voir ? « Tu seras comme moi, tu feras des soins énergétiques, tu guériras par les mains. » Moi aussi, je voulais ce pouvoir, je voulais acquérir cette technique en vue de faire du bien. (p. 82)

La guérisseuse quitte bientôt la secte Mahikari ainsi que la Guadeloupe pour atterrir au Québec où elle fait la découverte de la technique reiki. Elle parvient au troisième degré réservé au « maître reiki ». Le reiki est une technique d’origine japonaise visant à assurer la bonne circulation de « l’énergie vitale universelle » chez les personnes souffrantes autant au plan physique que psychologique. Nelly prit alors le nom d’initié « Samana ». Samana ne se limita pas qu’au reiki. Son ardent désir de toute-puissance afin de guérir ses sœurs et frères humains incluait aussi la guérison par les pierres et les cristaux (lithothérapie), les plantes et les huiles essentielles (aromathérapie), les odeurs, les couleurs, ainsi que la musique et le chant (musicothérapie). Mais ces techniques ne parvinrent pas à satisfaire entièrement Samana. La maître reiki explora alors les techniques du yoga, dont sa forme supérieure, le kriya yoga, faisant appel à la puissante énergie de la « Kundalini ». La technique yogique en question élève l’adepte à un niveau presque divin.

Pendant cette formation, j’apprends comment on peut se rendre maître des éléments, dire aux nuages de se déplacer, faire tomber de la pluie, etc. J’explorais ces techniques, avec l’orgueil démesuré qui les accompagne, puisqu’au terme, nous nous prenions pour Dieu, mais bien évidemment tout cela, sous couvert d’humilité. (p. 139 ; je souligne)

En fait, Samana ne parvint pas à maîtriser parfaitement l’énergie toute-puissante de la Kundalini. Elle réalise en fin de compte qu’elle est allée trop loin. Surtout, elle comprit que la toute-puissance menant à Dieu passe seulement par Jésus Christ. Lui seul peut lui permettre d’atteindre Dieu.

J’avais demandé à Dieu de me donner « la grâce » suprême, celle d’entrer en communion avec lui, et j’étais exaucée : Jésus était cette « grâce suprême », lui qui allait me mener au Père. (p. 157)

À partir de ce moment, Samana alias Nelly Gillant quitta la voie de la « gnose », caractérisée par des techniques faisant appel à l’expérience intérieure, pour aller vers les sectes dites « fondamentalistes », dont l’Église baptiste d’abord, puis l’Église pentecôtiste. Ces sectes chrétiennes se caractérisent par une lecture littérale de la Bible. Or, un passage de la Bible (Deutéronome 18, 10-11) condamne sans appel le recours aux techniques « gnostiques » que pratiquait auparavant Nelly Gillant. On comprend qu’une lecture littérale de la Bible ne convenait pas à assoiffer la nouvelle adepte de Jésus Christ.

Sortir de la voie gnostique en passant par la voie fondamentaliste pour aboutir en bout de piste dans l’Église catholique, ne fut pas de tout repos.[2] « Oui », écrit la récente disciple de Jésus Christ, « adhérer à l’Église catholique avait été un combat des millions de fois plus difficile que de m’extraire du Nouvel Âge. » (p. 224) La raison en est que, comparativement à la gnose où c’est l’expérience intérieure personnelle qui prévaut, dans les sectes fondamentalistes, c’est le texte biblique qui est central comme critère de vérité. Ce n’est plus l’expérience intérieure qui compte, mais le texte biblique lui-même : la Sola Scripturia (l’Écriture seule) selon l’expression canonique du protestantisme. De son côté, le catholicisme fait appel à la Parole de Dieu où le texte biblique doit être comprit à l’aide de l’Esprit Saint. C’est précisément l’adhésion à l’Esprit Saint - troisième personne de la sainte trinité - qui permit à Nelly d’adhérer au catholicisme. Comme l’écrit saint Paul : « La lettre tue ; l’esprit vivifie. » (2 Corinthiens 3,6)

Je laisse au lecteur le soin de prendre connaissance de cette seconde partie, très riche, de la démarche spirituelle de Nelly Gillant par où l'ex-adepte du Nouvelle Âge parvint à confesser la foi catholique.

Cela dit, bon nombre de questions mériteraient d’être abordées. On songe en particulier au travail subtil par lequel le Malin s’insinue insidieusement dans nos croyances et nos pensées pour nous égarer loin du bien et de la volonté divine. L’auteure, par souci de cohérence, n'aborde pas ce sujet. Elle nous parle cependant de ce qui l’incita, alors toute jeune, à entreprendre sa recherche effrénée dans les techniques spirituelles du Nouvel Âge.

Quel est donc l’aiguillon qui motiva la fiévreuse recherche de Nelly ? Une blessure originelle survenue à l’enfance : elle n’a pas réussi à guérir l’idole de son enfance, sa mère, Évelyne. Malgré bien des qualités, Évelyne est une dépressive chronique qui, malheureusement, finit par se suicider. Nelly fit alors l’expérience douloureuse de l’impuissance radicale. Sa blessure s’est logée au plus profond de son inconscient (l’infraconscient). Laissons la parole à Nelly :

Quel enfant pourrait souhaiter voir sa mère dans un tel état de tristesse ? Et pourtant, c’était mon lot d’avoir été bercée par les cris et les hurlements de ma pauvre maman.

Hélas, nous étions tous impuissants à la soulager…

Rien, absolument rien n’avait pu la sauver de cette spirale : ni le mariage, ni la maternité, ni les médecins. J’ai compris bien plus tard que j’avais été son ‘bébé secours’, comme une dernière chance qui lui était offerte d’aller mieux : elle devait avoir le secret espoir que la petite Nelly saurait lui redonner goût à la vie mais, en réalité, la maladie avait eu raison d’elle. Quelle douleur pour un cœur de mère de s’apercevoir que même l’amour qu’on porte à ses enfants ne permet pas de s’en sortir… Et quelle culpabilité enfouie dans mon cœur d’enfant : comme si je n’avais pas réussi à guérir maman, que je n’en faisais pas assez, ou peut-être qu’en réalité, je ne comptais pas tant que ça pour elle… (p. 27 ; je souligne)

Nelly va pour ainsi dire surréagir à son état d’impuissance en cherchant à comprendre l’état de sa mère :

Le désir grandissait en moi de pouvoir soulager et guérir toutes ces souffrances, et dans les années qui ont suivi, je me suis plongée dans des lectures effrénées sur les sciences humaines : pas seulement la psychiatrie et la psychologie, mais aussi l’hypnose et les différentes techniques qui pouvaient apporter un bien-être quelconque, ou du moins un mieux-être. La lecture de Freud et de Breuer, leur histoire avec Anna O, leur patiente en chaise roulante, me passionnait : ils réussissaient l’impossible, puisque par la transe hypnotique, ils l’avaient fait marcher. (p. 30)

Tout est dit ; tout est là. La démarche effrénée de Nelly Gillant de conquérir les pouvoirs occultes nécessaires pour guérir l’humanité souffrante prend sa source dans la blessure devenue inconsciente de n’avoir pu guérir sa mère. Nelly s’identifie inconsciemment à sa mère qui est pour elle son « idole ». Quelqu’un donc de sacré, de divin.

J’aimerais maintenant m’attarder sur celle qui fut l’idole de mon enfance, je veux parler de ma mère : j’avais en effet pour elle une admiration sa bornes, je la trouvais exceptionnelle, et j’ai beaucoup appris à son contact.

Dans ma petite tête d’enfant, ma mère avait toutes les qualités du monde. (p. 23 ; je souligne)

Comprenons alors que, puisque Nelly n’a pu guérir sa mère, elle en éprouva, toujours inconsciemment, une grande culpabilité. Car la mère c’est un peu (beaucoup) Nelly, et vice-versa. Par conséquent, n’avoir pu guérir sa mère signifie que Nelly n’a pu elle-même se guérir. Sa foi, qu’elle plaça entre les mains de Jésus Christ, signifie que seul le Christ sauve, elle, sa mère, et toute l’humanité. C’est ainsi que Nelly pu se guérir de sa culpabilité ; bref, de son impuissance radicale.

Tout comme chez saint Paul qui déclare : « C’est lorsque je suis faible que je suis fort. » (2 Corinthiens 12, 10), Nelly devient toute-puissante lorsqu’elle se reconnaît comme étant totalement faible.

Saint Paul évoque dans la même lettre aux Corinthiens ce qu’il appelle son « écharde dans la chair » par le moyen de laquelle le Seigneur fit en sorte que Paul ne s’enorgueillisse pas des visions et des révélations supérieures dont l’« avorton » fut témoin. Dans le cas de Nelly Gillant, son écharde dans la chair fut son impuissance à guérir sa mère. O heureuse blessure qui lui valut de grandes grâces !

 

 

*



[1] Paris, Artège, 2026.

[2] Sur la distinction entre voie « gnostique » et celle du « fondamentalisme «, voir Richard Bergeron, Le cortège des fous de Dieu. Un chrétien [catholique] scrute les nouvelles religions. Montréal, Éditions Paulines, 1982.

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